En échangeant dernièrement un email avec Denis (un fidèle lecteur de la première heure et créateur du blog Fullhouse-niwa) au sujet des fleurs, ou plutôt de la quasi absence de fleurs dans un roji, j'ai évoqué l'épisode des volubilis de Sen no Rikyû (1522-1591). Je me suis dit que c'était une belle occasion de faire partager cette histoire qui a beaucoup influencé la conception de mon jardin, à tous ceux qui ne la connaissent pas. Elle illustre parfaitement le rapport aux fleurs du célèbre maître de thé, et apporte un éclairage supplémentaire sur la définition du terme wabicha.
Au préalable, quelques petites précisions historiques pour ceux qui en auraient besoin : en 1580, à l'âge de 58 ans, Sen no Rikyû devient maître de thé auprès de Oda Nobunaga, premier daimyô à entreprendre l'unification du Japon en menant des campagnes militaires contre des clans adverses. A sa mort, c'est l'un de ses fidèles généraux qui prend le pouvoir et qui continue cette entreprise d'unification de la nation. Ce général, c'est Toyotomi Hideyoshi. Issu de classe modeste, dans un pays et une époque où il est impensable d'échapper à sa condition sociale, il réussit son ascension dans l'armée puis la politique, grâce à sa détermination sans faille et son incroyable ambition. Si ce fait est remarquable à ce titre, Hideyoshi n'en est pas moins un farouche guerrier connu et redouté pour ses accès de colère, son esprit belliqueux et son caractère arrogant ; certains historiens le qualifieront de tyran. Aussi, lorsque Sen no Rikyû rentre au service de Hideyoshi (il deviendra son plus proche confident et gagnera son respect), c'est la rencontre de deux personnages radicalement opposés, jouissant chacun à leur niveau d'une grande notoriété, et que le protocole va obliger à cohabiter. Vous l'aurez deviné, cela ne se fera pas sans heurts et pour illustrer ce propos, voici sans plus attendre le récit de ce fameux épisode des volubilis.
Sen no Rikyû avait dans sa propriété de Sakai (près d'Osaka) de magnifiques plants de volubilis blancs qui jouissaient d'une belle réputation dans toute la région. Hideyoshi décida un jour d'aller en admirer la floraison et fît avertir le maître de thé de sa venue prochaine. Le jour de la visite arrivé, Rikyû se leva de bonne heure pour préparer le jardin et coupa minutieusement toutes les fleurs. Lorsque Hideyoshi arriva, des volubilis, il ne trouva que les feuilles... fou de colère, il rentra précipitamment dans le chashitsu à l'intérieur duquel Rikyû l'attendait. A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'il aperçut accroché dans le tokonoma, un vase dans lequel trônait la plus merveilleuse fleur de volubilis... L'histoire se finit bien cette fois-ci, mais quel courage pour oser jouer un tel tour au Taïko : plus d'un avait déjà perdu la tête (au sens propre) pour bien moins que cela ! Cela dit ce ne sera qu'une question d'années, puisque le 28 février 1591, Rikyû se fait seppuku (suicide rituel honorifique) sur ordre de Hideyoshi.
Rikyû avait donc sélectionné la plus belle fleur et l'avait intentionnellement mise en scène, à une place d'honneur, à l'intention de son invité et suzerain. Nul doute qu'il ait agi en connaissance de cause, et devait avoir prévu la véhémente réaction de son hôte, il s'en est sans doute même amusé. Bref, derrière ce pied-de-nez fait au régent, c'est une approche toute personnelle à la fleur (mais aussi et surtout à la vie) que Rikyû nous révèle. Plutôt que de chercher la profusion, l'accumulation et l'ostentation, sachons voir la beauté des choses simples et retrouver le bonheur des simples choses. |